Publié dans Article littéraire, histoire

Celui qui n’en faisait qu’à sa tête

Rêve-d’un-Songe eut un jour l’envie de voyager. Et à ceux qui lui en demandèrent la raison, il répondit : « Je veux découvrir des choses qu’il ne m’est pas donné de voir chaque jour ». Rêve-d’un-Songe quitta donc les siens et partit. Il marchait depuis plus d’une lune, lorsqu’il vit un vieil homme qui pêchait au bord d’un fleuve. « Hey ! lui cria le vieux. Tu es Rêve-d’un-Songe, je te reconnais. J’ai bien connu ton père. Que puis-je faire pour toi ?
—Me dire où mène ce chemin.
—À ta place, je n’irais pas plus loin. Mais si tu veux continuer, je te conseille de prendre garde. Dans cette forêt, tu verras un nouveau-né suspendu à une branche. Surtout, ne fais pas attention à lui, car, en réalité, ce n’est pas un enfant mais l’odieux Serpent-qui-n’est-Jamais-Rassasié. » Avant de le laisser partir, le vieux lui donna un couteau. « Prends ça, tu pourrais en avoir besoin. »
Rêve-d’un-Songe poursuivit sa route. Bientôt, il entendit des gémissements. Un bébé était suspendu à un arbre. Il passa devant sans s’arrêter, mais après quelques pas, il s’apitoya : « Qu’as-tu donc à pleurer ainsi ?
—Cela fait plus de dix neiges que je n’ai pas tété ma mère. » 
Rêve-d’un-Songe lui donna son doigt à sucer. « Tiens, prends toujours cela, je n’ai rien d’autre à t’offrir. » Le nouveau-né s’arrêta de pleurer et entreprit de sucer le doigt. Puis il aspira la main. Et bientôt tout le bras disparut dans sa bouche. Effrayé, Rêve-d’un-Songe se souvint du couteau que lui avait donné le pêcheur. Il le planta dans le corps de l’enfant et celui-ci lâcha prise aussitôt. Mais quand Rêve-d’un-Songe regarda son bras, il vit que le Serpent-qui-n’est-Jamais-Rassasié avait avalé toute sa chair. « Heureusement, se dit-il, que je ne lui ai offert qu’un seul de mes bras. » Et il se remit en chemin.

Plus loin, le jeune homme rencontra une vieille en train de s’épouiller devant sa hutte. « Hey ! N’est-ce pas Rêve-d’un-Songe que je vois là ? J’ai bien connu ton père. Que puis-je faire pour toi ?
—Dis-moi, vieille, où conduit ce chemin ?
—Il traverse la Vallée-des-Squelettes. Si tu t’y aventures, ne t’y arrête pas. Un oiseau y chante constamment, mais ne l’écoute pas car il s’agit de l’Oiseau-qui-Jamais-ne-Dort, un des plus mauvais génies de la contrée. Tiens, voici un tomahawk au cas où tu en aurais besoin. »
Rêve-d’un-Songe prit l’arme et continua sa route. Après une courbe, le chemin devint si encombré de squelettes que le jeune homme eut du mal à avancer. C’est alors qu’il entendit un chant étrange. Il se dit : « Siffle tant que tu le voudras, je sais qui tu es. » Puis il s’arrêta pour contempler un crâne. À ce moment, il se sentit soulevé de terre et il monta vers les nuages. Au sommet d’une montagne, un oiseau le déposa dans son nid. « J’ai vu que tu étais fatigué, lui dit le volatile. J’ai été te chercher afin que tu te reposes ici. » Douillettement installé sur un lit de plumes, Rêve-d’un-Songe s’endormit. L’oiseau saisit sa jambe et en aspira la moelle. Rêve-d’un-Songe se réveilla en sursaut et asséna un coup de tomahawk sur la tête de l’oiseau.
Et le garçon continua son voyage… jusqu’au moment où il vit un vieil homme qui mettait son canoë à l’eau. « Hey ! N’es-tu pas Rêve-d’un-Songe ? Ton père était mon ami et c’était un homme de bon sens. Que puis-je faire pour son fils ?
—Je voudrais savoir où mène cette rivière.
—Elle conduit au grand lac. Mais en réalité ce n’est pas un lac, il s’agit du Monstre-qui-Jamais-ne-Bouge. Il digère ceux qui entrent dans son vaste estomac.
—Je veux y aller voir.
—Alors, prends ce canoë. Cependant, fais très attention, dès que tu sentiras une odeur nauséabonde, tu devras revenir très vite. Sinon, tu pourrais le regretter car le monstre te dévorerait. »
Rêve-d’un-Songe embarqua dans le canoë et descendit la rivière. Il arriva devant une large étendue d’eau et une odeur fétide le prit à la gorge. « Faut-il que je revienne maintenant ? » se demanda-t-il. Mais bien installé au fond de son canoë, il décida de continuer. Rêve-d’un-Songe ne se rendait pas compte qu’il était déjà avalé par le monstre. L’obscurité se fit autour de lui et elle devint de plus en plus épaisse à mesure qu’il progressait. Le jeune homme fut alors pris de peur. Il pagaya de plus en plus vite. Enfin, il vit devant lui une faible lueur qui grandit à mesure qu’il avançait. Puis ce fut une vive clarté. Rêve-d’un-Songe venait de sortir du monstre.
Fou de joie, il agita le bras, et son embarcation chavira. Il nagea jusqu’à la rive et poussa un soupir de soulagement. Mais pendant cet affreux voyage, le monstre avait avalé toute sa chair. Le jeune homme revit alors le vieil homme qui lui avait donné son canoë. « Aide-moi. Porte-moi sur ton dos, je suis exténué. » L’homme répondit : « Ah tiens, voilà qui est bizarre, un squelette me parle.
—Je ne suis pas un squelette, je suis Rêve-d’un-Songe. »
Le vieillard fut secoué par un grand rire. « Ainsi, tu es ce jeune fou dont je connaissais le père. Tu n’as nul besoin d’aide puisque tu n’en fais toujours qu’à ta tête. » Et l’homme entreprit de couper un arbre sans plus s’occuper du jeune homme. Alors, Rêve-d’un-Songe retourna à pied dans son village. Ses amis rirent bien en le voyant. Une grue leur avait raconté toute l’histoire. Non seulement Rêve-d’un-Songe avait perdu son couteau, son tomahawk et son canoë dans l’aventure, mais le dernier mauvais génie l’avait sucé jusqu’à l’os. Et c’est ainsi qu’il vécut, à l’état de squelette, au milieu des siens.
Source : Collectif, Contes des Amériques, ill. Pascal Goudet, rue des enfants

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L’ÂNE CHARGÉ D’ÉPONGES ET L’ÂNE CHARGÉ DE SEL

L’ÂNE CHARGE D’ÉPONGES ET L’ÂNE
CHARGÉ DE SEL

Un Ânier, son sceptre à la main,
Menait, en Empereur romain,
Deux Coursiers à longues oreilles.
L’un d’éponges chargé, marchait comme un courrier ;
Et l’autre se faisant prier
Portait, comme on dit, les bouteilles :
Sa charge était de sel. Nos gaillards Pèlerins,
Par monts, par vaux et par chemins,
Au gué d’une rivière à la fin arrivèrent,
Et fort empêchés se trouvèrent.
L’ânier qui tous les jours traversait ce gué là,
Sur l’Âne à l’éponge monta,
Chassant devant lui l’autre Bête,
Qui voulant en faire à sa tête,
Dans un trou se précipita,
Revint sur l’eau, puis échappa ;
Car au bout de quelques nagées,
Tout son sel se fondit si bien
Que le Baudet ne sentit rien
Sur ses épaules soulagées.
Camarade Épongier prit exemple sur lui,
Comme un mouton qui va dessus la foi d’autrui.
Voilà mon Âne à l’eau, jusqu’au col il se plonge,
Lui, le Conducteur, et l’Éponge.
Tous trois burent d’autant : l’Ânier et le Grison
Firent à l’éponge raison.
Celle-ci devint si pesante,
Et de tant d’eau s’emplit d’abord,
Que l’Âne succombant ne put gagner le bord.
L’ânier l’embrassait dans l’attente
D’une prompte et certaine mort.
Quelqu’un vint au secours : qui ce fut, il n’importe ;
C’est assez qu’on ait vu par là qu’il ne faut point
Agir chacun de même sorte.
J’en voulais venir à ce point.
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Au dernier soir sur cette terre

« Car si je meurs
J’aurais honte des larmes de ma mère
Si un jour je reviens
Fais de moi un pendentif à tes cils
Recouvre mes os avec de l’herbe
Qui se sera purifiée à l’eau bénite de tes
chevilles
Attache-moi avec une natte de tes
cheveux
Avec un fil de la traîne de ta robe
Peut-être deviendrai-je un dieu
Oui un dieu
Si je parviens à toucher le fond de ton cœur. »

Mahmoud Darwich, Au dernier soir
sur cette terre.

(Traduction d’Elias Sanbar)